La nature est un drame.
Belle et indomptée, sauvage et impétueuse, la Tamassee coule à travers les terres de Caroline du Sud et dans le cœur des hommes qui habitent en ces lieux. Courant le long de la frontière avec la Géorgie, elle imprime les esprits et organise la vie autour d’elle.
Une petite fille d’une dizaine d’année, venue du Minnesota avec ses parents pique-niquer au bord de l’eau, s’avance au milieu de la rivière.
Une idée de gosse que de vouloir avoir un pied dans un état, et l’autre dans le second, pour raconter à ses camarades de retour à l’école, qu’elle s’est trouvée un instant, dans deux états à la fois.
Mais cet instant va se figer pour l’éternité, car la fillette se noie. Son corps est avalé par la tempétueuse rivière, qui ne veut pas restituer ce corps qu’elle emprisonne dans un tourbillon d’eau, sous des rochers inaccessibles.
Pour les parents qui ont assisté à la scène sans pouvoir agir, à la douleur de la perte de leur enfant s’ajoute cette absence de corps, malgré tous les efforts entrepris pour le récupérer durant les semaines qui ont suivi, et qui les empêche de pouvoir faire leur deuil.
Pour le père, récupérer la dépouille de sa petite fille devient une obsession. Banquier, ne manquant ni de moyens ni de relations, celui-ci fait appel à un ingénieur qui pense pouvoir régler le problème en détournant provisoirement le cours d’eau avec un barrage amovible, le temps de récupérer le corps.
Sur place Luke Miller, un écologiste pur et dur mène la fronde contre ce projet. La Tamassee est une des dernières rivières sauvages d’Amérique, protégée par le Wild and Scenic Rivers Act qui interdit toute intervention humaine susceptible d’altérer ce joyau naturel.
Il n’est donc pas question pour lui que l’on mette en place ce barrage qui ouvrirait une brèche dans laquelle les promoteurs auraient tôt fait de s’engouffrer avec leurs projets pour défigurer ce dernier espace sauvage.
Maggie Glenn, originaire des lieux, revient sur les terres de son enfance. Photographe pour un journal de Caroline du Sud, elle accompagne le reporter vedette de celui-ci, Allen Hemphill.
L’occasion pour elle de retrouver une vieille tante bienveillante, un père mourant avec qui elle communique mal et de recroiser la route de Mike Miller qui marqua sa vie de femme d’une aventure amoureuse passionnée mais sans issue.
Sur place elle assiste à ces déchirements, cette opposition entre deux intransigeances qui divise les gens du pays, qui s’expriment lors de réunions publiques et qui commencent à attirer le regard des médias et des politiques qui ne tardent pas à se mêler de l’affaire.
Les enjeux vont alors très vite dépasser le cadre de ce drame personnel et mettre en péril bien des équilibres fragiles.
Second roman dans la chronologie de l’œuvre de l’auteur, et seulement publié aujourd’hui en France, « Le chant de la Tamassee » est un roman magistral.
Hymne à la nature, il tisse l’histoire de ce drame autour de laquelle viennent s’y enrouler bien d’autres, plus personnelles, que ce fait divers tragique vient mettre en abîme.
La Tamassee occupe bien sûr la place centrale de ce roman et porte en elle bien des symboles.
Si elle organise la vie des gens du pays, elle est aussi une frontière, un passage et une rupture.
Ici frontière entre deux Etats, la rivière est également dans la mythologie le passage symbolique entre le monde des vivants et celui des morts. Mais un passage qui ne connait pas de retour, que symbolise ce corps qui reste inaccessible aux vivants.
Et une ligne de rupture, enfin, où viennent se fracasser dans les eaux tumultueuses de ce dernier cours d’eau sauvage deux conceptions du monde et de leur rapport à la nature ; Entre les tenants d’un environnement à préserver vaille que vaille dans ses derniers aspects sauvages, comme une ultime tentative pour garder le lien originel au monde, et ceux qui considèrent que celui-ci leur appartient.
Au-delà de la douleur d’un père qui veut récupérer le corps de sa fille pour faire son deuil, se cache dans cet acharnement aveugle qui ne manquera pas de conduire à d’autres catastrophes, le symbole des Hommes à ne rien vouloir céder à la nature, à ne pas s’y soumettre, mais au contraire cette obsession farouche à la dominer et à la dompter.
Empreint de spiritualité, le « chant de la Tamassee » est aussi un roman où les différents personnages sont tous, à des degré divers, emprunts de culpabilité et en quête désespérée de rédemption, à l’image de Maggy, partie de cette terre sur laquelle elle revient, trait d’union entre le passé et le présent et qui ne manque pas non plus de poser la question de savoir ce que l’on laisse derrière soi quand on part.
Beaucoup de fantômes hantent ce magnifique roman poétique de Ron Rash, sans doute l’un des plus beaux de cette année 2016 et qui inscrit définitivement l’auteur comme un écrivain majeur.

©Yigaël/Passion Polar
Une bonne âme me l’a prête, je le lirai donc très prochainement.
il va te plaire j’en suis sûr ! ta bonne âme a de bonnes lecture garde là ! 🙂
Une bien jolie chronique ! Inspirée et évocatrice
Je suis séduite par ce qui semble être une belle et poétique ode tragique à la Nature .
… Hop , dans ma liste à lire pour les prochaines vacances .
Merci Maître S. , à bientôt
🙂
je sais pas si tu as dejà lu un roman de Ron Rash, c’est pas compliqué, ils sont tous à lire !! une grande pointure dans la littérature américaine ! 😉
Difficile de résister à l’envie de découvrir ce roman après lecture de cet avis ! Je ne peux pas tous les noter, hélas, mais celui-ci fera partie des heureux élus un jour ou l’autre ! Il est donc noté.
chouette alors !!!! 🙂 surtout reviens me dire ce que tu en auras pensé ! 😉
Comme tu en parles bien !
J’avais déjà envie de le lire, maintenant, c’est pire ! 🙂
Merci Manu ! j’espère que tu franchiras le rubicon et que tu le lieras car tu ne le regretteras pas ! 🙂
Oui, mon cher Bruno, un grand roman autant sur la population que sur la nature, à classer dans les meilleurs de 2016, d’ores et déjà.
Amitiés.
Bonsoir Claude ! je suis tout à fait de ton avis ! Un grand roman qui vient nous confirmer tout le talent de cet auteur que nous avions découvert avec ” Un pied au paradis” ! vivement le prochain ! Amitiés
Salut mon pote, mon ami, mon frère, hasard de mes programmations de lectures, je vais le lire cette semaine. Besoin de poésie noire. Amitiés
tu ne devrais pas être déçu je pense !! j’ai hâte de lire ta chronique ! 🙂
Quelle merveilleuse et bouleversante chronique ! Et comme tu m’as embarqué de ta plume somptueuse. Bravo mon Mulot. Je me note ce livre 🙂
merci David, c’est très gentil à toi ! et très heureux de savoir que ta manifestation a rencontré le succès qu’elle méritait fort justement !! 🙂 A bientôt mon ami !
Je suis une grand fan de Ron Rash, j’ai eu le coup de cœur encore une fois 🙂
je n’ai jamais été déçu par cet écrivain, et chaque nouvelle parution est un rendez vous que je ne veux manquer sous aucun pretexte !! Un auteur majeur assurément !
Quelle jolie chronique ! Le lyrisme te va bien mon petit mulot 🙂
Merci Nathalie ! je ne sais pas si j’ai été lyrique, toujours est il que j’ai essayé de retranscrire tout le plaisir qui fut le mien à la lecture de ce roman !! 🙂 gros bisou !!